Saturday, December 23, 2006

la pathématique I

J'ai vu grandir les pommiers, se faner les dahlias : je sais quand çà va et quand çà ne va pas, Pacôme.
Je ne suis pas très fort en jardinage. Pas très fort en plantes.

J'ai tout de même des yeux et de ceux qui ne trompent pas. Pacôme tu dépéris.
Casse toi. Je t'en prie. Et il voulait me faire croire que ses joues n'étaient pas creuses, qu'il les mordait souvent, c'est tout. Il sentait les fruits verts et le tabac froid. Derrière sa porte les voisins racontaient ses musiques entêtantes, ils n'aimaient pas ses mâchoires serrées, son air de jeune froid, son caban, même pas la raie de lumière qui courait de son appartement au couloir que çà leur en inondaient les pieds du matin au soir. Le carrelage noir et blanc était si brillant. Il aimait y faire tomber ses clefs ou une poignée de petites pièces. Selon qu'elles tombaient sur tel ou tel carreau, au cœur ou aux coins, le son bougeait, tournait sur lui-même ou prenait des couleurs alors Pacôme souriait devant ses drôles d'images et rêvait de la mer, comme un assoiffé. Il voyait du sable blanc, du sable noir qui passait entre ses doigts, qui plombait le temps et la mer qui s'efflotait.

Loin, des bouées rouges et bleues. Et puis là, au fond le store sur la baie vitrée ce sont les grands mâts qui claquent des bateaux fatigués.
Tu écris je dessine OK ? La ville a même enfermé des palmiers déplumés dans des bacs en bois blanc. Ils me foutent la chair de poule ! Tu dessines alors ?


Il était assez doué pour qu'on l'admire, pas assez pour qu'on l'aime. D'ailleurs on ne l'admire pas, on admire ce qu'il fait. Mais il était si loin de ce qu'il faisait. Tu n'as rien d'admirable, rien. Tu es si loin, pas comme les musiciens qui sont tellement à la portée de ce qu'ils font qu'on n'arrive plus à les en séparer. Ils sont le tout, l'idée, la main, l'outil, le fond de la tasse, la pluie dedans. Ses livres étaient loin de lui, comme s'il ne les avait jamais lus. Alors écrits…

A gauche, la grève, recouverte de caillebotis sombres, des cordes épaisses (on a du mal à en faire le tour avec le poing) la parcourent. C'est un effleurement pâle, qui à l'air fragile mais qui ne l'est pas. C'est pour çà que ces cordes sont si attachantes. Comme les filles que j'aime.

Comme les filles que tu aimes Pacôme, en réalité tu te demandes si même elles tu ne les as pas écrites. Elles sont si loin de toi.
La fille là-bas, celle qui joue avec le lacet de son pull: une mouette mange les restes de son beignet et s'envole parce qu'elle a peur de son ombre.

Qui a peur de qui ? Elles sont si loin de toi et tu les crois dans ton ombre. Ce sont les phares d'en face, les néons du motel, les facettes du diamant. Il paraissait si faible quand il parlait tout seul et qu'elles brillaient dans leurs coins et pas au cœur et çà çà changeaient tout. Çà bougeait, çà tournait sur soi-même, çà prenait des couleurs, alors Pacôme…

Je rêve de la chair, comme un affamé. Je les vois, leurs dos qui tombent, qui tombent.

Tu tomberas de haut Pacôme à force de planer. Il croyait les voir roulées en boule ou assises en chien de fusil, somnolentes, derrière des couvertures multicolores qu'elles cousaient à la main quand elles étaient amoureuses et qu'il pleuvait. Avec çà et des coussins il construisait peu à peu un fort intérieur avec tout ce qu'il faut pour contrer l'ennemi.

Ce sont des filles cousues mains, des filles manuscrites, c'est comme çà que je les aime. Là il y a des rochers sombres qui barrent la plage, on ne peut plus voir les gens qui nous devancent ni estimer la longueur de chemin qui nous reste pour venir à bout du front de mer. C'est une respiration réconfortante et noire. Les yeux se posent et observent le carnaval qui se joue dans notre dos qui tombe, qui tombe.

Des ennemis Pacôme ? C'est carnaval pas sabbat. Qui joue dans ton dos ? A part moi ? Il paraissait si faible alors je le prenais dans mes bras, misère, je m'asseyais en silence contre lui et il n'arrivait plus à m'en chasser.

Je voudrais les chasser les vilaines filles de mon dos, ce n'est pas de leur faute, çà n'est pas de la mienne. Sur le sable je ne vois pas leurs empreintes, elles ne laissent pas d'empreintes. Leurs pieds sont nus, elles sont donc si légères. Leurs robes ne pèsent rien même si elles sont pleines de couleurs, elles marchent dans des rayures et des pois de senteurs. Elles ne laissent pas d'empreintes !

Je restais là des heures, des jours parfois. Il me disait qu'il n'avait pas besoin de moi. Casse toi. Je t'en prie. Ma ronce, ma cruelle. Je lui disais que je n'avais besoin de rien mais que je voyais tout, que tout irait bien tant que je serais là, que là fallait se laisser faire. Que faire le mort tout le temps comme çà c'était pas une vie.